Sortir des frontières : Bruno Freyssinet partage son expérience artistique en Europe.

En quoi consiste un projet de coopération européen et quel est ton rôle au sein de ton organisation ?

Monter un projet de coopération, c’est avant tout convaincre des artistes européens de travailler ensemble autour d’un sujet, et de l’explorer pour créer une proposition artistique. Le sujet est souvent politique, toujours international. Questions de crises, de migrations, de relations entre les peuples. 

Les projets durent de 2 à 3 ans, sans compter la préparation. Mon rôle est de réfléchir avec les partenaires au contenu du projet, à son parcours en Europe (parfois au-delà), et ensuite d’écrire son scénario. Pour que le projet se fasse finalement, il faut convaincre les experts de la Commission Européenne de nous soutenir. Cela passe par remplir un dossier interminable (c’est ici que pas mal de volontés s’épuisent !) en réponse à l’appel à projet. S’il est sélectionné, on peut enfin revenir au travail artistique pour constituer l’équipe et commencer à mettre en scène. C’est la partie que je préfère évidemment, mais les étapes précédentes sont indispensables pour avoir le plaisir de travailler au plateau.

Qui participe à ces projets ? Dans quelles langues ? Et comment les artistes s’investissent ? En écrivant une pièce, un texte, une création ?

Les participants varient beaucoup selon les projets. Pour ceux sur lesquels je travaille, il y a comme ailleurs une équipe de production, des artistes, des techniciens, et des experts qui apportent une connaissance ou des compétences nécessaires au projet. La différence vient du fait qu’ils sont originaires de différents pays. Lorsqu’on travaille sur la crise, on interroge des économistes (européen.nes). Quand on parle de réconciliation, on se tourne plus vers des historien.nes ou des sociologues (européen.nes). Quand il s’agit de corruption ou de fraude, on va voir Transparency International ou l’OCDE !

Et il y a aussi un grand enjeu sur les publics. Aller à sa rencontre dans chaque lieu de représentation pour des moments de workshops, d’échanges. On a une relation privilégiée avec les étudiants qui sont souvent plus disponibles et curieux. 

La langue de travail est l’Anglais la plupart du temps, avec quelques petits moments en Français ou d’autres langues. Peu de participants parlent vraiment bien l’Angalis, mais ça a le mérite de nous placer sur un terrain commun joliment neutre, avec moins d’idées préconçues que lorsqu’on travaille dans un eco système culturel national. Travailler avec des personnalités issues d’origines si différentes oblige à se questionner en permanence sur ce qui nous semble évident ou acquis. Mais c’est aussi très ludique. 

Les artistes viennent des compagnies partenaires. Ils parlent souvent plusieurs langues car ils peuvent ainsi jouer leur rôles différemment selon le pays de représentation. Et on sous-titre également les représentations. 

Pour deux projets, nous avons recruté des anciens élèves de l’Ensatt grâce au dispositif de soutien à l’insertion : Antonin Boyot Gellibert (Costumes), Mariam Rency (Lumières), Samuel Sérandour et Julien Lafosse (Son). 

Pour ce qui concerne l’écriture, cela dépend des projets. Des commandes à des auteur.es. Une écriture documentaire. L’adaptation. C’est le parcours projet qui ouvre des espaces et nous guide dans le choix.

Tu parles de “réponses et de tentatives citoyennes”, qu’entends-tu par là ?

Je ne me vois pas agir en politique par le militantisme ou les partis. Alors j’essaie de participer au débat à mon endroit. Chercher des pistes de réflexion ou d’inspiration par le travail artistique. Une façon de mettre en accord deux choses très importantes pour moi. 

Le théâtre m’a vraiment appris le travail collectif. Pour mon premier projet, j’étais seul en scène ! Je n’ai jamais recommencé. Je vois dans le travail d’équipe une façon de jouer encore et encore le projet de société dont on est nombreux à rêver, notamment contre des tentations trop individualistes, ou encore populistes. 

Nos tentatives citoyennes, c’est une sorte de laboratoire artistique et citoyen qui essaie de créer à plusieurs ce que chacun serait bien incapable de porter seul. 

Lorsque nous avons travaillé sur la réconciliation (projet Rec>ON), nous avons réuni sur un plateau des artistes allemands, arméniens, turcs et français. Nous avons parlé de génocide, de filles et fils de bourreaux et de victimes, et d’amour. En allant répéter et créer la pièce à Erevan, en Arménie, nous avons partagé avec le public la possibilité d’un dialogue et surtout d’une création partagée et portée ensemble. Je suis très fier d’avoir impulsé cette démarche qui a été portée ensuite collectivement. 

Quels conseils peux-tu donner aux talents qui te lisent pour les aider à développer leur propre projet hors des frontières ? 

Commencer tôt ! De mon point de vue, c’est sur ce terrain européen que les espaces sont les plus ouverts en ce moment et pour au moins 7 ans car un nouveau cycle vient de débuter. Et l’UE met largement l’accent sur la jeunesse et l’émergence. Évidemment, il faut se faire aider pour “traduire” les appels à projets (le langage européen est différent de celui du Ministère de la Culture !). Mais des structures sont là pour cela : je pense au Relais Culture Europe, par exemple. Ensuite, il faut être prêt à travailler en collaboration et ne pas partir du principe qu’on va centraliser la décision de tous les aspects du projet. L’Europe n’aidera pas un projet Français qui cherche à tourner hors des frontières. Il faut penser dès le départ sa démarche en relation avec d’autres artistes en Europe, les rencontrer, co construire. Certains programmes européen permettent assez facilement de monter des workshops d’une semaine. C’est peut-être le moyen de faire un premier travail “léger” pour se tester dans l’espace européen et voir si un projet plus ambitieux pourrait être développé ensuite.

Enfin quels sont tes souvenirs de l’école ou un moment marquant que tu souhaites partager ?

L’ENSATT m’a beaucoup appris. J’étais un peu “passif” en entrant dans l’école. Je ne voyais pas à quel point on peut être le moteur de sa propre démarche artistique. C’est venu grâce à quelques expériences avec des enseignants (une pensée pour Thierry Atlan et Jean-Louis Jacopin) et des collaborations avec d’autres élèves qui ont perduré après l’école, artistes comme techniciens. J’ai appris à ne pas être simplement acteur pour devenir concepteur et porteur de projet. J’en ai développé 2 au sein de l’école avec les élèves de ma promo au début, puis avec d’autres ensuite. C’est de là que tout est parti, et que j’ai fondé ma compagnie. J’ai eu la chance de pouvoir compléter ma formation par différentes expériences à la Fémis, dans des stages, dans des formations à la conception de projets européens… L’école m’a beaucoup stimulé au départ pour me pousser à construire ma propre voie.

Bruno Freyssinet

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